Par le plus bel après-midi d’été, sirotant l’orangeade à la paille, l’odeur de l’herbe fraichement coupée lui étreint la gorge.
De ses lèvres délicatement dessinées, elle offrit une moue gracieuse comme unique signe de la tempête intérieure dont elle venait d’être sujette, puis elle se pencha à l’oreille de son plus proche voisin, lui-même fondu sous une chaleur de plomb :
Je pense que l’on nous ment, parce que vois-tu, j’ai eu besoin de croire. En toute circonstance. A chaque murmure. Pourtant plus j’en approche, et moins j’en entends le moindre mot.
Il leva ses yeux bleus du journal avec toute la peine du monde pour les porter bientôt sur elle. Il savait son effroi de la mort et ses doutes quant à l’Après, et avait pour habitude d’y répondre par une de ces tentatives rassurantes au ton irrémédiablement maussade. Sa nonchalance fût soudainement frappée par la vue d’un visage figé coiffé d’une irradiante chevelure, lui donnant un aspect irréel, quasi christique, bien qu’il ne crût un instant à toute spiritualité telle qu’elle fût.
Cessez donc de songer à elle. Votre rencontre demeure si lointaine qu’il en vient malavisé de tenir de tels propos à son endroit.
Piquée par l’indifférence outrageuse de son vis-à-vis, elle renonça à la lumière du jour, au parfum des fleurs, à l’odeur chlorée de la piscine dont la surface scintillait à de quelconques reflets, pour retrouver l’atmosphère poisseuse d’une chambre rarement aérée. Le décor était subitement devenu moins en phase, mais sa démarche désarticulée cédait à une impression d’appartenance contre-nature avec ce décalage. Comme si la pièce ne fût autre chose que le giron de son aura nimbée de spleen. Elle s’empressa de saisir une plume, pareil à si on l’attendit promptement. Le premier mot fût couché sur la feuille au grain épais. Puis un second. Tous les autres enfin.
Sais-tu seulement ce que cela coûte de perdre les plus prometteuses années de sa vie ?
Et s’il réside en ton cœur le plus infime espoir, j’ose attendre te voir passer ma porte, où qu’elle se trouve. Et s’il en vient à ton tour de me chercher, je m’en retourne à la place qui me sied le mieux, celle à côté du soleil.
Un billet pour Constellation Boulevard en main, elle quitta l’hôtel peu avant la tombée de la nuit et n’y revînt jamais.
One for the money, two for the show, i love you honey, i’m ready ready to go…
(Source: reinzu)
Ceci est le portrait de Graham H.
Il semble triste et découragé mais il n’a pas toujours été ainsi.
Autrefois, il embrasait de rires des tablées entières à en perdre souffle.
Ses sourires irradiaient les plus sinistres rencontres et la vie semblait n’avoir jamais été aussi facile à vivre à ses côtés. Il disait souvent « C’est une heure merveilleuse que celle que nous vivons. Peu assurée de voir la prochaine, elle revêt ainsi à la dernière le simulacre le plus précieux qui soit. » Il n’avait rien d’un bon littéraire, mais il avait lu plus que quiconque. Suffisamment pour reconnaitre à ses écrits la vacuité la plus totale. Alors il trompait le monde en échappées bavardes, lui qui d’ordinaire rêvait de finir invisible. Mais personne ne prenait mieux la lumière que celui qui n’avait toujours vécu ailleurs que dans l’ombre.
La même lumière qui lui avait offert la rencontre d’avec celle qui ne lui rendrait jamais regard plus amoureux et empreint de considération.
Elle était si jeune quand il était venu la réveiller, une nuit semblable aux autres, pour lui murmurer à l’oreille : « Habille-toi et prends tes affaires avant que ton père ne finisse par se réveiller. Ce soir, nous nous échappons ». Son cœur avait brûlé de ces mots qu’elle rêvait si bas d’entendre. Ils avaient fuit la nuit durant, allongés sur le bord de la crique, à observer le ciel si obscure qui ne renvoyait autre impression qu’un gouffre abyssal, passablement angoissant. Blottis sous une couverture dont le temps et la couche incrustée de poussières avaient teinté de bordeaux ce qui autrefois fût vermillon, la chaleur émanant des deux corps chancelant d’appréhension finissait par braver le froid alentours. Il aurait voulu lui faire l’amour mais il ne la sentait pas prête. Et puis il avait appris à ne pas toujours obtenir le fruit de sa volonté. Alors il lui saisit la main et retourna se laisser engloutir par le ciel de Septembre.
De son enfance, il n’avait que de brefs souvenirs d’un orphelinat sous le ciel d’hiver, seule saison existante dans cet univers. On le présentait comme timide, effacé, unique bambin à préférer les craquements du parquet de la bibliothèque que le fracas des pétards à mèches dans les fossés. Il songea souvent, avant de plonger dans le sommeil, qu’il pourrait parfaitement ne plus être lui, et qu’il regarderait la vie des autres sans jugement. Il pensa à tous ses mensonges sur le temps, et la beauté des choses qu’il disséminait à qui voulait l’entendre. Parce qu’il savait que c’était ce dont ceux-ci avaient besoin. De quelqu’un qui croit. De quelqu’un qui pense que rien n’est vain et que dans chaque question, dans chaque mystère, dans chaque coin d’ombre, réside une amorce à la vérité. Ses convictions profondes n’étaient que cynisme et froideur qu’aucun n’aurait admis. Et parce qu’il brillait à raconter toutes ces choses, il ne faisait plus que suivre cette voie dans laquelle il se perdrait bientôt.
Des années après la fameuse nuit sur la crique, elle lui annonça la nouvelle. Le père qu’il allait devenir avait entrouvert un ressenti furtif mais présent. C’était ce dont les autres nommaient couramment « une émotion ». Il songea que la paternité fût une page nouvelle dont chaque ligne à écrire estomperait les douleurs de sa propre enfance. Il se trompait. Du moins, rien n’effacerait les douleurs de la sienne.
Un soir, il surprit une discussion téléphonique entre celle qui partageait désormais sa vie et une indéchiffrable voix à la prosodie consolante. Elle pensait le quitter mais elle avait fini par le redouter. Il avait changé, avec le monde, avec elle. Les enfants venus bâtir la famille n’avaient fait que précipiter l’immarcescible métamorphose de son mari. La colère s’empara de ses pensées, et bientôt, de ses membres raidis d’obscures tensions. Elle avait délibérément ouvert la bulle qu’il s’était appliqué à ériger entre lui et l’extérieur. Il ne lui pardonnerait jamais.
Au procès, ils ont parlé de lui avec tant d’égards qu’il les laissa prononcer tous ces mots dont il ne soupçonnait l’existence et dont la signification n’avait pour lui pas plus de solidité que la barque qui flottait désormais sur la crique qui, vingt ans plus tôt, avait offert aux amoureux leurs escapades nocturnes. Il n’était pas un criminel. Il avait juste cessé de faire semblant, lassé de ne voir en retour que des âmes torturées par les mêmes fantômes. On lui demanda de s’exprimer. Il raconta que l’écoute menait au recueil. Que le recueil menait à la consolation. Que la consolation menait à l’appesantissement. Et il n’avait croulé sous celui-ci que trop longtemps. Il reprit ses mensonges de circonstance, arguant l’amour qu’il vouait à la vie, à ses heures. A cette nuit de Septembre où il avait grimpé sur le toit de sa tendre qui dormait à présent pour toujours. Mais pour avoir cédé à la folie silencieuse, les mots ne lui seraient à présent d’aucun recours. À n’être plus que l’ombre de lui-même, la lumière avait fini par trouver compagnie plus flatteuse. Il avait enfin ce qu’il désirait tant ; des interlocuteurs qui n’espéraient plus entendre quelques amorces à la vérité, tant celle-ci hurlait désormais à leurs oreilles autrefois sourdes.
Tôt le matin, ou tard la nuit, il songeait qu’il pourrait parfaitement ne plus être lui. Qu’il serait derrière cette vitre pleine de regards jugeant, à se dire que la société avait plus que de raisons d’éradiquer ceux qui avaient délibérément choisi de rompre avec le contrat social. Il aurait aimé être à leur place mais il se dît qu’il ne l’aurait probablement jugé. Parce qu’en vérité, il n’y eût qu’une vitre et une rage qui l’en séparait. Et qui si la vitre était dure à briser, il n’y avait rien au monde de plus aisé que sombrer dans la résignation, et teindre un cœur en noir.
Ceci est le portrait de Graham H.
Il semble triste et découragé mais il n’a pas toujours été ainsi.
On ne sût cependant jamais à quel moment il fût sincère.
Et c’est parce qu’il nous échappa, que la question ne fût plus qu’obsession.
Sur le rebord de la fenêtre, je contemple le Monde.
Il est arrivé à son terme par la promesse d’une aube à l’été mourant. A ma droite, les yeux perdus de larmes dans une immensité qu’elle n’avait jusque là soupçonnée, une femme agite machinalement ses lèvres sur des prières qu’elle apprît naguère, et dont les mots semblèrent d’un coup avoir perdu tout sens. De l’autre côté, le jeune stagiaire qui entamait son deuxième jour dans le service ne bouge plus. Le col de son pull sur la moitié basse de son visage appuie son regard pétrifié sur l’horizon. La fumée brûlante mord mon dos dans une douleur que mon cerveau ne prend plus la peine d’interpréter. En m’avançant, je tâche d’apercevoir le sol, mais il semble si loin. Je pense à ce que je donnerais pour me voir parmi cette foule qui court vers l’Hudson. Mais je suis là, sur le rebord de cette fenêtre, au dessus de cent fenêtres comme celle-ci, et le champ des possibles s’est réduit en un souffle. A cette heure, ma femme tente de joindre mon téléphone, nerveuse devant la télévision. Ma fille doit sourire à de belles images qu’elle fait en rêve, plongée dans le repos que seul le silence peut offrir. Loin d’elle, tout est bruit, tôle qui se tord et viscéraux hurlements. Le stagiaire me fixe et retire son pull de sa bouche. Il me demande si j’ai des enfants. Je réponds brièvement que oui. Il me dit qu’il n’en a pas. Qu’il va quitter ce monde en frère, en fils. Pas en père. Je n’ai rien à lui répondre. Il ne peut y avoir réconfort dans ma voix puisqu’il a quitté mon âme. Je m’efforce tout de même de rassembler d’ultimes traces compassionnelles mais alors que ma bouche se décide à en articuler l’esquisse, le stagiaire a fermé les yeux et bascule la tête dans le vide. Ses fesses rappent les tessons de verre encadrant la fenêtre. Le corps part entier, inerte, rejoindre les airs dans une interminable chute. Mes yeux suivent ce spectacle malgré moi, et laissent échapper de furtives larmes d’effroi absolu. A bout de souffle, je cherche à revoir cette femme qui priait à ma droite mais elle n’est plus à sa place. Me voilà seul sur la façade Nord, et je ne comprends plus. J’aurais aimé connaître la cause de ce désastre, mais il se figure à présent que je suis le désastre. Du moins, il est moi. Il est le stagiaire qui n’a pas encore heurté le sol. Il est cette femme qui a oublié le Notre Père. Il est le fracas incessant. Il est la poussière et l’étouffante fumée à l’odeur de feu et de kérosène. Le désastre est partout, il est tout le monde. Le désastre, c’est notre destin fauché par la rencontre d’un lieu et d’un moment. D’autres têtes apparaissent aux fenêtres de différents niveaux, et nous voilà frères. Nous nous sommes probablement croisés une fois dans un ascenseur, mais ce matin, nous allons partager la fin du monde. La fin de notre monde. Et mon cœur se desserre. Je les aime parce qu’ils sont les seuls à comprendre ma peine et ma peur. Ils m’aiment parce qu’ils pensent la même chose. Et puis ils sautent. L’un tient dans ses mains la photo de ses enfants, l’autre déplie son costume en parachute de mauvaise fortune. J’y ai pensé aussi. Et si j’en juge les premiers essais, l’impitoyable loi de gravité ne semble pas de notre côté . Un homme s’est élancé un peu plus haut. A mon niveau, j’aperçois son visage serein, sans cri ni douleur, le dos et le crâne brûlés par les nuages de cendres. Il me plait tant que je veux en être. Je désire participer à cette paix qui me tend les bras et je décrispe ainsi les miens. Le corps poussé par les émanations du bureau, je quitte enfin la fenêtre d’où je voyais le Monde pour m’envoler, et bien que mon corps chute, mon esprit s’élève et je pleure parce que j’ai foi. Je ne suis plus le désastre à présent. Je suis le héros d’une liberté. Je suis une élégie de la bravoure. Je suis ce que l’humanité porte de plus cher.
Je suis la vie.
Morsure de larme séchée sur la joue, elle contempla le monde tourner sans elle.
Un dernier sursaut d’amertume l’étreignit jusqu’à lui faire monter le cœur à travers la gorge, puis elle succomba bientôt au désespoir le plus vaste ; celui dont on ne revient.
Au pied des gradins où l’on venait naguère lorgner ses engageants jupons, pas une main ne se tendit ce soir-là. Elle aurait pris le moindre regard compatissant, au mieux, obscène pour le moins. On ne lui en donna aucun. Non qu’elle fût déçue, aveu d’un vain espoir, il lui attesta en revanche de la véracité de sa dérive.
Au plafond, un ballon bleu, plus léger que l’air, épousait la tôle, hâté de s’en défaire pour rejoindre le ciel. Au sol, tout semblait si lourd ; des corps frappant des pieds sur le plancher du gymnase au rythme de sons déchaînés, s’agitaient tels de tristes pantins dans le spectre du projecteur, ne lui renvoyant qu’une image décharnée, vidée de toute beauté. Seulement des ombres. Seulement des silhouettes mal dessinées. Elle n’était pas une silhouette mais qui s’en figura. Rien ne s’esquissait mieux que des jupons.
Lorsque l’on demanda Mary-Jane Karsky sur la scène, voilà bien une heure qu’elle fût déjà partie.
Les pales du ventilateur fixé au plafond battaient dans l’asphyxiante après-midi de Juin. Par l’ombrage des peupliers, la chambre de L. devait bien être le dernier endroit où les organismes cessaient encore de souffrir. On perçut des bruits sourds et réguliers émaner du corridor et bientôt, G. apparût, le visage amaigri, la mine résignée. Il pénétra dans la chambre et huma l’air comme dans une ultime quête d’oxygène. Puis il déplaça difficilement sa jeune carcasse vers le fauteuil en rotin donnant pleine vue par devers le lit de L., pour qui G. n’avait encore adressé le moindre regard. Ce n’est qu’une fois installé qu’il le dévisagea, un rictus amical plissant coin de bouche et œil droit.
L. - “Aussi votre venue m’enchante qu’une pensée me vient. N’avez vous point d’amis à visiter par ces jours caniculaires ?”
G. - “J’en ai bien quelques uns. Pas qu’ils soient tous aussi importants pour moi mais ils sont particuliers en leur manière. Combien peut-on en avoir au juste ? Je veux dire, vraiment. Deux ? Cinq ?”
L. - “J’avais un ami. Hélas, il est mort à présent.”
G. - “Mort ? Comment peut-on bien avoir votre âge et connaître un ami passé de l’autre côté ?”
L. - “C’est que la maladie le saisît dès le ventre de sa mère.”
G. - “Eh bien. J’en ignorais tout. Quoi qu’en fût la cause, il est déplorable de devoir si jeune s’en remettre à Dieu. D’ailleurs, plus les jours passent et plus j’en viens à douter de son Nom. Comme si vivre finissait par n’offrir plus aucun sens à quoi que ce fût.”
L. - “Pour ma part, je crois en Dieu, et sa plus grande réussite réside en l’existence de gens comme vous; des gens qui doutent. Quelle créature plus parfaite que celle qui finit par en oublier son créateur, et pense par elle-même au service de mille explications qui conviendraient à sa condition. En toutes raisons, cet ami, accablé par l’infortune, est mort non par volonté divine mais par hasard de la biologie. Le hasard cause bien des affres, mais bien des joies aussi. L’amour en serait, à ce que l’on m’a conté, un de ses fruits. Avez-vous une fiancée, Sergent ? Arrêtez-moi lorsque vous considèrerez mes interrogations intrusives à votre égard.”
G. - “Je le ferai, assurez-vous en. Mais de fiancée je n’ai guère. Revenir du front vous laisse parfois davantage de blessures au cœur que quelques émanations d’ypérite.”
L. - “N’avez-vous alors jamais aimé ?”
G. - “Voilà des considérations bien dogmatiques pour un dévot dans votre genre. Bien sûr que j’ai aimé. Mais l’objet de ma convoitise s’est changé en celui d’une ambition fantaisiste. Quelle mouche piquerait l’Être idoine si délicat et affable pour qu’elle s’empourprât du boiteux que l’on a fait de moi.”
L. - “L’amour ne dépasse t-elle donc ces états de fait ?”
G. - “Vous apprendrez lorsque votre âge vous conduira à la compagnie des femmes que seule l’amitié les dépasse tout à fait. La sincère, entends-je. L’amour a de ça de commun avec l’inconsistance des relations cérémonieuses de ne vivre qu’au travers du principe de réalité le plus glaçant qui soit.”
L. - “Que savez-vous aujourd’hui du principe de réalité quand vos seules activités quotidiennes consistent à déambuler dans les couloirs de l’hospice et venir trouver au chevet d’un marmot tuberculeux quelques leçons d’une noirceur abyssale à professer. N’avez vous bravé canailles italiennes ou germaniques pour plier devant la vaporeuse clarté d’une réalité. Car la réalité eût été que l’on vous tînt pour mort parmi ce dédale de boue et de feu, et de ces milliers de corps jonchant la Vallée de l’Aisne. Mais ce que l’on prête à la réalité n’est qu’une conjecture dénuée d’espoir. Sachez vivre avec l’espoir ou vous ne serez qu’un aliéné de plus, noyé dans la rationalisation.”
G. - “Hélas vos conseils, fort avisés, demeureront à jamais vains; ma promise d’alors étant aujourd’hui mariée à meilleure fortune. Il n’y guère plus d’espoir dans la réalité que de nerfs efficients dans ma jambe droite. Tenez-vous en à ce triste postulat et priez chaque jour pour votre salut.”
L. - “Souffrez alors que j’y associe adjurations à votre endroit. Il se pourrait ainsi, bien qu’absous de toute foi, qu’on y retrouvât le chemin de votre maison.”